Créative aux multiples visages designer graphique, éditrice, autrice, cuisinière, artiste, Noémie Malaize compose avec les ingrédients comme avec une palette. Chez elle, la cuisine n’est jamais figée : elle se construit, se superpose, s’équilibre. « Rajouter des couches de saveur s’apparente à de la peinture ou à du dessin », raconte t-elle. Dans ses assiettes comme dans ses bocaux, tout devient affaire de nuances, de textures, de couleurs. Des tableaux-paysages, à déguster. Nourrie par l’élan d’un appétit curieux et d’une insatiable volonté de bien manger, partout, toujours, Noémie Malaize fait des bocaux une manière d’habiter le quotidien. « Dès que je pars en vacances, j’en remplis mon coffre », renchérit-elle en souriant. Une manière d’emporter avec elle un garde-manger personnel, de transformer un repas improvisé en festin délicat. Chaque pot devient un cadeau, une histoire, une trace des paysages traversés. Rien, pourtant, ne la prédestinait à cet univers. Dans sa famille, la nourriture a toujours été une affaire de convivialité plus que de conservation. Les grandes tablées, les repas partagés – mais peu de bocaux. « Je n’ai pas appris les confitures de mes grands-parents ni de mes parents, se remémore-t-elle ; la transmission s’est faite à contre-courant. » Aujourd’hui, c’est elle qui offre ses pots de confiture à Noël, qui invite à la cueillette des mûres et qui transmet les gestes. Une inversion à rebours, douce et joyeuse, qui raconte une époque où l’on réinvente les savoir-faire.
Rendre la pratique accessible et ludique. C’est d’ailleurs par la confiture que tout commence. Premier terrain de jeu et d’exploration, premier geste simple et jubilatoire : celui de capturer un fruit à son apogée pour le prolonger. Très vite, ces confitures trouvent leur place dans son quotidien – glissées entre deux sablés croquants, ou déposées sur une tartine beurrée. Puis les usages s’élargissent : ici des œufs à la turque relevés de tomates préservées, là une sauce sucré-salé qui vient réveiller une assiette. Le déclic, lui, tient presque du hasard : chez sa belle-famille, une armoire normande remplie de bocaux, une forme de fascination pour ces réserves à la fois belles et bonnes. Puis un figuier dans le jardin, quelques expérimentations, des associations inattendues, et le geste s’ancre. La lactofermentation, découverte au fil des ateliers et des réseaux, ouvre de nouveaux horizons. Choucroute de chou rouge, sauces pimentées, vinaigres aromatisés : les techniques se croisent, se répondent, s’enrichissent. Son livre est né de cette envie de partage : rendre ces pratiques accessibles, simples, vivantes. Loin de l’image figée des conserves d’antan, elle revendique une approche contemporaine, intuitive, presque ludique. Il ne s’agit pas d’autonomie alimentaire absolue, mais d’attention. À ce que l’on mange, à ce que l’on cueille, à ce que l’on transforme.
L’accord juste avec la saison. Car derrière chaque bocal, il y a un regard. Une fine observation des saisons, des plantes, des variations infimes du paysage. « Mes yeux sont devenus des loupes », explique Noémie Malaize. Guetter l’éclosion des fleurs de sureau, dénicher au bord d’un ruisseau un tapis de menthe aquatique, attendre que la reine des-prés soit prête : autant de gestes qui engagent le corps et les sens. Les doigts gardent les odeurs, la mémoire s’imprègne. Et pourtant, même si les bocaux permettent de prolonger les saisons, ses appétits, eux, restent profondément ancrés dans le présent. En hiver, une confi ture de fraises trouve moins grâce à ses papilles averties que des préparations aux agrumes ou aux notes de cannelle, plus enveloppantes. L’été appelle au contraire des saveurs acidulées, fraîches, presque éclatantes. Au printemps reviennent des envies de légèreté, de fruits encore vifs, comme une confi ture de prunes. Comme si, malgré la conservation, le corps continuait de chercher l’accord juste avec la saison. À l’exception peut-être d’une sauce tomate ouverte en hiver qui ramène une gorgée de lumière au coin du feu.
Passeurs de paysages. Cette pratique s’étoffe aussi d’une vraie dimension politique. « Faire ses bocaux, c’est connaître précisément ce que l’on mange, privilégier des recettes simples, aux listes d’ingrédients courtes. C’est refuser la complexité inutile pour retrouver l’essentiel. » C’est aussi se reconnecter aux paysages, même sans jardin par la cueillette, l’observation, l’attention portée aux saisons. L’été de Noémie, justement, a le goût des fruits mûrs et des journées pleines et tourbillonnantes. Les paniers débordent, les herbes sèchent, les sauces mijotent. Passata de tomates au basilic pourpre, confi tures acidulées de cerises, d’abricots, de pêches, sauces pimentées aux fruits… Chaque préparation capture un instant, une lumière, une chaleur. Et puis il y a ces journées où les bocaux deviennent des passeurs de paysages. Le matin, une tartine de pain beurré nappée de confiture de fraises normandes aux fleurs d’agastache, rouge profond et effluves anisés. À midi, des pommes de terre vapeur relevées d’un dukkah à la poudre de pins d’Ardèche. Au goûter, une compote de pommes mêlée à un granola, relevée d’un koso – un sirop de fruits crus – d’agrumes. Le soir, un grilled cheese au kimchi maison, parfumé à l’ail des ours. Autant de paysages qui se répondent, du jardin au sentier, du verger à la cuisine.
Un garde-manger vivant. Dans sa cuisine, comme dans son travail de designer, tout est question de composition. Elle assemble, ajoute des strates – purées, crèmes, sauces, toppings –, cherche le point d’équilibre, s’exerce à s’arrêter au bon moment. À celles et ceux qui veulent se lancer, Noémie conseille de partir de leur appétit. De leurs envies, de leurs habitudes. Observer ce que l’on mange déjà au quotidien, et imaginer le bocal qui viendra enrichir et sublimer un plat simple – un mélange d’épices croustillant sur des œufs mollets, une sauce qui transforme une assiette. Ajouter une touche, une texture, une intensité. Au fond, tout est là : se constituer, au fil des saisons, un garde-manger qui nous ressemble. Un garde-manger vivant, sensible, qui n’archive pas seulement les paysages, mais continue de les faire vibrer au présent, dans l’assiette.
Numéro 10 (juin-juillet-août 2026) – Le printemps s’invite à table
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