Artisanat : l’art et la couleur de l’artiste peintre Andrea Mongenie

En cette journée mondiale de l’Art, Andrea Mongenie (ou Borneo Studio) nous ouvre les portes de son atelier à Montreuil.

Par Margaux Steinmyller – Photographies : Élodie Daguin

Inspirée par les femmes de son entourage, la beauté des saisons et la maternité, Andrea Mongenie manie couleurs et textures avec dextérité. Après dix ans passés à Londres et l’arrivée de ses deux enfants, elle raconte sa reconversion comme artiste peintre. Derrière ses toiles empreintes de poésie ? Beaucoup de travail, la juste dose de confiance en soi, de la sérénité mentale, et une petite part de génie.

Quel était votre rapport à l’art pendant l’enfance ?

J’ai grandi à Paris avec une maman peintre, je passais tout mon temps à dessiner, peindre, lire. C’était simple et évident ! Je me souviens d’une série de toiles dans son atelier, des jardins abstraits. J’avais 7 ou 8 ans et j’étais fascinée par ces œuvres qui laissaient libre cours à mon imagination. Je me demandais toujours : « Est-ce qu’elle s’attendait à ce résultat final ? Quel message voulait-elle faire passer ? » C’est rigolo parce qu’à l’adolescence, ça ne me plaisait plus du tout, je trouvais que ça n’avait aucun sens. C’est revenu à l’âge adulte. Dans l’abstrait, j’aime ce regard enfantin, le fait que chacun puisse décider de ce qu’il voit.

Prédestinée à une carrière de peintre, vous avez pourtant commencé votre vie professionnelle dans un autre univers, pourquoi ?

J’ai étudié l’art pendant un an, mais je n’étais pas prête. On nous demandait des concepts, des mots, des explications. À l’époque, j’avais plus envie d’apprendre des choses que d’imposer mon style. Je me suis donc dirigée dans l’univers du textile à Londres et je me suis spécialisée dans les imprimés pendant quatre ans ; j’ai adoré. J’ai ensuite travaillé dans les décors de cinéma, puis j’ai fait du stylisme et du set design pour des magazines de décoration. J’avais pas mal de temps entre les shootings, donc je me suis remise à peindre. C’était en 2016, et j’ai mis plus de deux ans avant d’oser partager ce que je faisais dans mon coin.

Qu’est-ce qui vous a donné confiance ?

Le fait d’être devenue maman. J’ai vécu une sorte de lâcher-prise global. J’ai compris que la vie était trop courte pour avoir peur du regard des autres sur mes choix de carrière ou mon style. Cette reconversion, j’en rêvais, mais j’étais bloquée. Intérieurement, je voulais passer directement à la case “artiste expérimentée qui vend très bien” (rires), alors qu’il faut forcément passer par une phase où l’on se cherche.

Comment avez-vous finalement trouvé votre style ?

Même si j’ai baigné dans l’art abstrait étant enfant, j’ai plutôt commencé par des portraits. Je crois que j’avais besoin de réel, de concret. Quand j’ai eu mon fils, la peinture est devenue un rituel journalier, un moment méditatif, rien qu’à moi, sans écran pendant deux heures. C’était un vrai exercice de force mentale dans lequel je pouvais prendre du recul, répéter, expérimenter. J’ai commencé par des collages et petit à petit j’ai trouvé ma patte. Pour moi, la peinture, c’est un peu comme le yoga (ou toute autre activité) : c’est en recommençant chaque jour qu’on s’améliore et qu’on y trouve du plaisir. Je crois que tout le monde a du potentiel dans un domaine ; il faut juste beaucoup de travail pour en tirer le meilleur parti.

À partir de quand avez-vous pu faire de votre art votre vie professionnelle à part entière ?

Borneo, mon studio créatif, est né en 2016 quand je me suis replongée dans la peinture. J’ai trouvé ce nom parce qu’il représentait le rêve (secret), un endroit que j’ai toujours voulu visiter. L’autre raison, c’est parce que j’avais peur que mon art soit associé à mon nom au début. Quand on expérimente quelque chose, on n’a pas forcément envie que cela nous représente entièrement ; j’aime l’idée que cela illustre une période de ma vie. Et ce projet, j’en vis depuis 2019. J’ai commencé par exposer dans de petites galeries à Londres : des architectes et designers me faisaient des commandes, j’ai fait quelques collabs… Après 15 ans de vie outre-Manche, je suis revenue à Paris récemment et j’ai trouvé mon atelier à Montreuil dans lequel je continue de peindre pour différents projets (expositions, particuliers…).

̈ Pour moi, la peinture, c’est un peu comme le yoga : c’est en recommençant chaque jour qu’on s’améliore et qu’on y trouve du plaisir. ̈

Qu’est-ce qui vous inspire principalement lorsque vous peignez ?

La nature, des moments de vie… Quand je suis arrivée dans cet atelier, je venais d’être maman pour la deuxième fois. Les six mois post-partum dans la vie d’une femme sont si particuliers ! C’est une période précieuse mais très difficile physiquement et émotionnellement. Je dormais tellement peu que je délirais parfois, j’avais des pensées intrusives, des idées presque noires ; je voulais en tirer quelque chose artistiquement. Je peignais toutes mes toiles en rouge intense pour symboliser le cauchemar, et je recouvrais cette douleur avec des tonalités plus douces (rose, violet, bleu outremer) en écho au rêve. J’aime le jeu des couleurs, la superposition, le mouvement, le côté un peu fragile et imparfait de cette série que j’ai appelée When I dream of sleep. Mon travail est aussi beaucoup lié aux saisons : la lumière qui change au fil de la journée, l’arrivée du printemps… J’adore les tonalités de vert, c’est pourquoi je peins souvent à l’extérieur.

Combien de temps vous prend une série d’œuvres ?

Entre six mois et un an pour chaque série. Je commence toujours à peindre les œuvres sur papier en petit format pour les voir ensemble. Et puis je peins aussi à la commande. J’ai toujours adoré peindre pour les autres, il y a une sorte de connexion. Plus que dans les galeries, j’aime voir l’art chez les gens !

̈ Quand je suis devenue maman, la peinture est devenue un rituel journalier, presque méditatif, où je pouvais enfin lâcher prise. ̈

Techniquement, quel est votre matériel de prédilection ?

Je n’ai pas vraiment de règles. J’ai commencé l’acrylique parce que j’étais chez moi, c’était plus simple. C’est toujours ma base ; ensuite soit j’utilise de l’huile par-dessus, soit des pastels gras, voire de la texture avec ce que je trouve dehors (du sable, de la terre, de l’eau de mer) ; je fais aussi de l’aquarelle. J’aime cette idée de contraste, parfois c’est contrôlé, parfois pas du tout – un peu comme nos vies. Je fabrique aussi mes châssis de temps en temps, j’aime les différents textiles qui offrent des grains inédits (comme la toile d’un canapé de récup’, par exemple).

Votre plus grande fierté en tant qu’artiste jusqu’à maintenant ?

Fille de peintre, je suis heureuse d’avoir réussi à en faire mon métier à temps plein car ma maman avait un autre job à côté ! Mais surtout, je suis fière d’avoir eu assez confiance en moi pour me lancer. Il y a encore cinq ans, les femmes étaient peu représentées dans le domaine de l’art. C’est un métier, on peut en vivre, et j’espère sincèrement pouvoir inspirer certaines à embrasser cette voie.

@borneo_studio

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Entretien à retrouver dans le HOME Magazine n°110 (mars-avril 2024), disponible en kiosque
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