Artisanat : dans l’atelier de Charlotte Lemaire Thimel à Pornichet

Dans son atelier situé à Pornichet où elle a grandi, Charlotte Lemaire Thimel explore la richesse des rencontres, le champ des possibles et le concept d’identité, au cœur de sa démarche artistique. À travers un folklore de formes et de couleurs, elle peint son monde intérieur comme une invitation au voyage vers ce qui nous raconte.

Par Pauline Louis – Photographies : Ludivine Le Cornec

Charlotte, peux-tu nous raconter comment tu es devenue artiste peintre ?

Petite, j’étais une enfant très créative, je passais des heures dans ma chambre à peindre à l’aquarelle, à fabriquer des choses en perles ou en pâte Fimo. Puis mon éducation et la vie m’ont menée davantage vers des choix de raison. Diplômée d’une école de commerce, j’ai commencé ma carrière professionnelle dans la finance et j’ai travaillé pour de grands groupes. J’ai vécu quatre ans à Madrid, où j’ai commencé une longue période d’introspection et de reconnexion à mes envies de créer et d’explorer. Il me manquait quelque chose d’essentiel et il fallait que je renoue avec la création. En 2019, j’ai recommencé à peindre un soir, après avoir acheté une toile au rayon “bons plans” de ma supérette, un peu sur un coup de tête ! Depuis, je n’ai plus jamais arrêté de peindre.

Ta pratique artistique interroge le concept d’identité. Peux-tu nous en dire plus ?

Je suis fascinée par l’impact des rencontres de la vie sur notre propre identité – ce qui nous compose, ce qui nous traverse, ce qui nous lie. Cela occupe une majeure partie de ma réflexion. Mes œuvres sont nourries par les émotions, les voyages, les regards croisés. Certaines formes reviennent, persistantes, comme des résonances profondes qui s’imposent progressivement – des motifs, des couleurs, des textures qui, peu à peu, prennent place dans ma démarche et la façonnent. C’est le cas des lignes sinueuses descendantes, toujours présentes, qui reflètent le temps qui passe et le chemin de la vie.

Ton travail s’articule autour de deux séries, TOTEMS et FOLKLORES. Comment les as-tu imaginées ?

La série TOTEMS explore les racines de l’identité – celle que l’on reçoit et qui nous précède. Elle évoque la transmission, les croyances. À la fois pilier et repère, le totem nous rappelle d’où l’on vient, tout en nous laissant la voie libre pour tracer notre propre chemin. J’ai choisi d’assembler quatre châssis de bois pour composer un seul et même tableau, comme un hommage suggéré à nos ancêtres, à leur stabilité et à leur capacité à nous guider. En 2024, une nouvelle dimension s’est ouverte dans ce travail, à travers l’apparition des zelliges marocains. Inspirée par mes séjours à Marrakech, cette variation s’inspire de la beauté géométrique de ces mosaïques. Ce qui m’a intéressée, c’est surtout leur rôle symbolique : figures du décor urbain, presque invisibles, elles sont pourtant là, témoins silencieux de milliers de scènes de vie. J’aime cette idée de double lecture. La série FOLKLORES, quant à elle, est une célébration, une fête joyeuse et colorée où les individualités s’affirment dans un éclat commun. C’est une série en mouvement, avec des formes totémiques qui entrent en vibration et grâce auxquelles j’exprime la mutation perpétuelle de l’identité, nourrie par l’autre.

Où trouves-tu l’inspiration ?

Dans mon travail, on retrouve à la fois des inspirations sociologiques et visuelles. Je suis passionnée par les rencontres humaines et les parcours de vie de chacun, tout comme je suis inspirée par les motifs, les ornements, la roche ou d’autres détails complètement spontanés. Je peux voir surgir une palette de couleurs sur un bout de tissu, un mur… J’aime raconter les choses qui sont là mais qu’on ne voit pas forcément. J’ai une curiosité insatiable et je suis toujours en toujours en quête d’exotisme et de renouveau. La peinture me permet de nourrir ma soif de découverte et d’explorer tous ces sujets à l’infini.

Quel est ton processus créatif ?

Je commence toujours par faire un croquis à main levée, puis je travaille autour de la couleur. C’est toute une gymnastique puisqu’il faut que je par- vienne à une maîtrise dans l’harmonie autant que dans la disposition. C’est la couleur qui exprime le rythme dans mes œuvres. Pour la série TOTEMS Zelliges, le niveau de réflexion est encore plus important puisque je travaille autour de deux palettes, une pour le fond et une pour le totem. Les teintes choisies doivent rester harmonieuses tout en étant suffisamment contrastées. Depuis cinq ans, je me suis constitué une pal- ette de couleurs que je connais par cœur, à la fois pour la peinture acrylique et les pastels à l’huile. Je peins sur des toiles ou sur du tissu que je viens tendre sur des châssis en bois, ou pas. J’utilise plusieurs supports différents et j’aime beaucoup utiliser le textile qui m’offre un senti- ment de liberté. Je peux le plier, aller peindre ailleurs, en extérieur… J’ai con- stamment des œuvres en cours. Je vais et viens entre les séries. J’ai besoin d’un sentiment d’inachevé pour conserver mon élan créatif. Et puis à un moment, je me structure et je termine ce que j’ai commencé ! Tout cela prend du temps. J’ai besoin de digérer, de cohabiter avec chaque toile. C’est l’équilibre que j’ai
trouvé.

Tu as la chance d’avoir ton propre atelier. Peux-tu nous en parler ?

C’est un atelier assez brut, avec un côté loft, très épuré et design. Le sol est en béton et il est toujours baigné d’une très belle lumière. C’est une grande joie pour moi d’avoir trouvé ce lieu ! Il est ouvert au public sur rendez-vous ou pour les vernissages. J’ai tout fait pour l’avoir parce que je m’y sens vraiment bien. La connexion aux lieux compte beaucoup pour moi.

Depuis 2021, tu es revenue vivre à Pornichet, sur la baie de La Baule, où tu as grandi. Qu’est-ce que cet endroit t’apporte ?

Pendant deux ans, j’ai conservé mon travail en finance tout en peignant le soir de façon autodidacte. En 2021, j’ai pris la décision de démissionner, de rentrer en France et de me lancer à 100 % dans la peinture. Devenir artiste, c’est un rêve qui a pris forme petit à petit. Le retour aux sources à Pornichet a été compliqué parce que je m’étais habituée à l’animation des grandes villes, mais j’ai fini par prendre goût à cette slow life qui me permet de rester concentrée sur la création. C’est vraiment un lieu de vie propice au développement de ma patte artistique. Tout est plus simple ici !

@charlottelemairethimel

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