Artisanat : Delphine Lamarque et ses toiles de tente

Chez Delphine Lamarque, il y a matière à contempler longuement ses toiles. Née à Bordeaux, installée à Seignosse, l’artiste a choisi comme terrain d’expression un matériau chargé d’histoires : les toiles de tente des années 1970, des textiles récupérés, chinés, marqués par le temps, qu’elle transforme en pièces grandeur nature. Un travail singulier à la croisée de l’art, du design et de la mémoire.

Par AMANDINE GROSSE PHOTOGRAPHIES : JOSEPHINE WALKER

PROLONGER UNE HISTOIRE

Diplômée du Studio Berçot et passée par la mode, la scénographie et la création d’objets, Delphine Lamarque n’a jamais quitté le textile. En 2022, au lendemain de la crise sanitaire, elle vend sa marque de bijoux et ferme sa boutique de seconde main pour se consacrer à une recherche artistique tournée davantage vers l’intime. Elle va alors puiser dans son récit personnel : « La toile de tente est d’abord liée à mon enfance, à des souvenirs de vacances où habiter une “maison” temporaire et vivre dehors était synonyme d’instinct et de liberté. La tente est une habitation sans ancrage, on peut la monter, la démonter, la déplacer… elle permet de se retirer, de s’isoler. Elle est une forme d’indépendance. » En travaillant avec des toiles de tente des années 1970, Delphine Lamarque convoque l’expérience comme un tremplin vers un présent réinventé : « Je crée exclusivement avec des textiles existants. Ces matières ont un vécu, ont été en contact avec des corps, des usages, des environnements et portent en elles une mémoire. Si certains matériaux comme le béton et le métal imposent une forme, le textile reste souple et adaptable. Je peux le transformer et en même temps utiliser ce qu’il a été. Et puis il y a cette approche du réemploi. J’aime l’idée de prolonger une histoire plutôt que d’en créer une de toutes pièces. »

ZONE DE RETRAIT

À travers le textile maintes fois éprouvé, l’artiste rappelle comme nous sommes faits de cette matière fragile et robuste : « Je crois que ces toiles racontent que tout comme nous, elles sont exposées, usées, qu’elles vivent des moments de tension, de fragilité et de réparations, mais qu’elles tiennent encore debout ! Je laisse visibles les reprises, les zones renforcées pour montrer que tout ce qui cède peut être réparé et réinventé. Il y a aussi cette idée de déplacement, de structures provisoires en constante adaptation, comme nos propres trajectoires. » Si les toiles de Delphine Lamarque agissent comme des refuges et des poches de liberté, c’est sans doute parce que nous traversons une époque qui entrave nos respirations. Dans une société qui s’expose et est surexposée chaque jour, le réconfort est-il devenu une ressource essentielle pour (sur)vivre ? « Le réconfort est une forme de ressource vitale. On vit dans un environnement de sursollicitation permanente où tout est visible, partagé, commenté. Les espaces d’abri, qu’ils soient physiques ou mentaux, sont des zones nécessaires de retrait et de respiration pour pouvoir continuer à être présent. Une toile de tente crée une protection sans couper du dehors. »

FONCTIONNEL ET POÉTIQUE

En sélectionnant ses matériaux avec attention, comme on choisit des fragments de mémoire, Delphine Lamarque révèle les traces tangibles de ce que la matière a traversé. Qu’est-ce qui la traverse, elle, au moment de créer ? « Sans doute de parvenir à créer quelque chose qui fasse plaisir à la toile autant qu’à moi, quelque chose de juste entre ce qu’elle a vécu et ce que je peux lui proposer. Ce sont souvent les détails qui orientent mon geste et déclenchent une direction. Les coutures, les reprises, les effets du soleil sur la toile décident une partie du chemin. Ce qui m’anime, c’est de lui redonner vie ! » À la lumière des voyages itinérants, du camping et des nuits en pleine nature, la création laisse de la place à l’imprévu.

Il devient alors une matière première : « Une déchirure, une couture pas nette, un mauvais calcul de découpe va venir changer le projet initial et ce déséquilibre, cette imperfection va le rendre souvent plus intéressant. » Est-ce cette alchimie entre exigence et émotion qui donne aux œuvres de Delphine leur tension particulière ? « Une toile de tente, c’est fonctionnel mais c’est aussi très poétique. Je souhaite maintenir cette ambiguïté-là, cette double lecture », confie-t-elle.

MATIÈRE À ÊTRE PRÉSERVÉE

Dans son atelier de 140 mètres carrés, dont elle modifie la configuration au gré des saisons, des projets et des expositions, Delphine fait de l’espace pour trouver l’inspiration et y faire naître ses grandes pièces, comme une invitation immersive. Si ses œuvres pouvaient parler, que diraient-elles ? « Elles diraient sans doute : “Range-moi bien, fais attention à moi, je vais tenir longtemps.” Elles savent qu’elles sont le témoin d’un passé où la qualité des textiles, des teintures et la manière dont les choses étaient faites, pensées pour durer, doivent être préservées. » Si l’on souhaite que ce
voyage dure une éternité, on ne peut s’empêcher de demander à Delphine si elle rêve à d’autres escales artistiques : « J’ai très envie de travailler d’autres
matériaux sous forme de sculptures qui viendraient dialoguer avec les toiles. Je souhaite aussi pouvoir m’exprimer avec une autre temporalité. Un collage, un coup de pinceau apportent une satisfaction presque immédiate, à l’opposé de ma pratique actuelle qui demande beaucoup de temps, de calculs et ne permet pas vraiment le lâcher-prise. » Et comme l’inspiration de l’artiste ne connaît pas de frontières, elle a par ailleurs confectionné une seconde collaboration avec Hermès Petit h autour de lampes, et une collection de chapeaux pour Béton Ciré est sortie en mai dernier. Une artiste à suivre partout où elle plantera sa créativité.

DELPHINE LAMARQUE
delphinelamarquestudio.com
@delphinelamarquestudio

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