Victor, tu es peintre en lettres, une profession rare et méconnue. Comment en es-tu arrivé là ?
Mes parents m’ont très tôt emmené visiter des monuments historiques – c’est sans doute là que tout a commencé. J’ai rapidement compris que je travaillerais avec mes mains. Mon parcours initial était la taille de pierre, avec l’ambition d’œuvrer dans les monuments historiques. C’est au cours de cette formation que j’ai découvert la gravure sur pierre, et avec elle tout un univers : la calligraphie, le dessin de lettres. Ce fut une révélation ! De fil en aiguille, la lettre s’est déclinée sur d’autres supports : la peinture en lettres, la dorure, la gravure …
Combien compte-t-on de peintres en lettres en France ?
Nous sommes une petite centaine aujourd’hui. C’est un métier en plein renouveau, nous n’étions qu’une quinzaine il y a dix ans à peine. La gravure sur pierre, en revanche, suit une trajectoire inverse : faute de jeunes pour prendre la relève des anciens qui partent à la retraite, elle s’éteint doucement.
Quels sont les lieux les plus remarquables que tu as gravés ?
J’ai eu la chance de travailler au Panthéon à plusieurs reprises, où j’ai gravé des noms comme ceux de Simone Veil, Maurice Genevoix ou Jean-Philippe Rameau. Ce sont des moments qui marquent une vie. J’ai également eu l’honneur de graver la tombe de Michel Rocard en Corse, une sculpture conçue par Pierre Soulages, la seule qu’il ait jamais réalisée. Poser son outil sur une œuvre de Soulages, c’est quelque chose d’incommensurable.
Les polices de caractères, tu les dessines toi-même ?
C’est très variable selon les projets. Nous dessinons souvent les lettres spécifiquement pour chaque commande – on parle d’ailleurs de lettrage plutôt que de typographie, qui désigne, elle, un système complet de caractères. Nous ne créons que les lettres nécessaires à l’enseigne ou au mot à graver, ce qui laisse une grande liberté formelle. Ce travail se fait en amont, parfois en étroite collaboration avec des graphistes.
As-tu une lettre favorite ?
Le R, sans la moindre hésitation. C’est la lettre par excellence : elle concentre en elle toutes les composantes du métier : le fût droit, l’oblique et la courbe. Elle est complète, exigeante ; tout ce que j’aime.
Quel est le geste le plus difficile à maîtriser ?
Les courbes, sans conteste. Et paradoxalement, la ligne droite parfaite. Ce qui semble le plus simple est souvent le plus traître. Ces deux gestes exigent une répétition obstinée avant de s’installer vraiment dans la main et dans le corps.
Quel est le projet du moment dans l’atelier ?
Nous travaillons en ce moment sur une enseigne pour une boutique de minéraux. La façade ne permettant pas une gravure directe dans la pierre, nous avons conçu un panneau en bois sur lequel nous allons réaliser un trompe-l’œil : un effet de gravure entièrement exécuté en peinture. Toute la difficulté réside dans le choix des teintes, l’illusion ne doit pas fonctionner de près, mais depuis le trottoir, à distance. C’est un exercice de précision et de recul permanent.
Un dernier mot sur l’importance d’une belle enseigne ?
Ce que j’aime rappeler à mes clients : une belle enseigne, c’est comme un premier date. Il faut que ça accroche au premier regard que ça séduise avant même qu’on pousse la porte. Si cette magie n’opère pas, tout le reste devient beaucoup plus difficile. Investir dans son enseigne, c’est investir dans cette première impression. Et ça, ça n’a pas de prix.