Créer ce qui ne se dit pas
Comment définir Camille Longuépée ? Elle-même avoue ne pas y parvenir, par pudeur mais aussi parce que son travail multiforme et son parcours unique rendent son approche singulière. Dans son art se dessine cette frontière perméable entre la création et l’artisanat. Alors, on comprend qu’elle est de ces créatrices qui plient sous leurs émotions mais ne rompent jamais avec leur intuition. Peintre, sculptrice, dessinatrice… L’artiste puise dans les strates d’une sensibilité vivante pour se mettre sans cesse en mouvement. Ses créations s’inscrivent dans une tâche quotidienne qui évolue et se transforme au contact de l’homme et du temps :
« L’art s’éprouve au quotidien. J’ai besoin que mes supports vivent, quitte à ce qu’ils s’abîment. Dans mon salon, le tapis était initialement une tenture destinée à être accrochée au mur. J’avais finalement très envie de la mettre au sol. Évidemment, au contact des pieds, elle se patine, mais ce n’est pas grave. J’aime que mes créations soient en mouvement. Je peux d’ailleurs les modifier et les faire évoluer, rien n’est jamais figé avant qu’elles ne me quittent. Je ne me fixe pas non plus de règles sur la bonne utilisation d’un vernis ou d’une peinture en fonction du support. Ce qui compte, c’est le rendu. » Dans son atelier des Abbesses, au cœur de Montmartre, Camille profite de cet écrin pour faire germer ses toiles et ses sculptures petit format. Quand l’espace lui manque, elle migre dans son appartement au cœur du 10e arrondissement.
« Chez moi, c’est le terrain de jeu de ce que je ne peux pas exploiter dans mon petit atelier. Je repousse les limites. » Dans cet appartement qui voit vivre sa famille recomposée, l’identité de Camille se fond avec sens dans chaque pièce : « C’est très instinctif. J’essaie de ne pas réfléchir à ce que je veux faire ou dire. Dans le salon, je me suis approprié un mur avec l’idée initiale de peindre des couleurs douces pour ne pas être lassée. Au fil du mouvement, des teintes hyper-énergiques et plus fortes ont pris le dessus. » Aux prémices du travail de l’artiste, il n’y a pas de croquis préparatoires ni de plan défini. Camille avance à l’instinct, dans une forme de dialogue permanent entre ce qu’elle ressent et ce que la matière lui renvoie. « Chez moi, le beau est relatif à l’émotion qu’il procure et particulièrement à l’harmonie. Cet équilibre est fragile, propre à chacun. »
Mille vies, autant d’âmes
Aussi loin qu’elle se souvienne, Camille a toujours transformé et fabriqué : « À 8 ans, je cousais des petites affaires de poupée avec ma mère. Faire de mes mains a toujours fait partie de ma logique. » Formée à l’École supérieure d’arts appliqués Duperré et à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, elle a été de longues années costumière pour le cinéma avant de créer une ligne de knitwear pour enfants. D’une nature profondément instinctive, la jeune femme en vient même à se laisser guider par son désir de faire du pain, jusqu’à se former et travailler une année dans une boulangerie du quartier ; un chemin guidé par des remises en question, des épreuves mais aussi par une écoute accrue de ses limites et de ce qui pourrait nourrir la suite : « Dessiner, peindre, démarcher les galeries, c’est un peu mettre ses tripes sur la table et se placer au centre des regards. À la sortie de l’école d’art, je tournais autour de mon identité d’artiste et j’ai eu besoin de passer par le biais du costume de cinéma. J’ai adoré ce métier. C’était une façon de raconter un personnage et de le rendre réel à l’écran, en une seconde. »
Jusqu’au jour où Camille se laisse porter par l’envie de se raconter pour faire écho aux autres, d’abord poussée par la maternité, incompatible avec son rythme de travail, puis par le besoin de s’exprimer pour ne pas flancher : « Quand je commence à me noyer dans ma part d’ombre et qu’elle prend le dessus, ce qui me sauve, c’est la couleur. Elle me permet de m’extirper de cette noirceur et de la remodeler pour en faire une matière que je peux regarder en face. Elle se transcende en quelque chose de beau. C’est évidemment une thérapie. La couleur a été la porte d’entrée de mon
chemin artistique. »
Art sensible, ne pas s’abstenir
En 2020, Camille Longuépée se concentre pleinement sur son travail artistique. En septembre 2024, elle débute sa collaboration avec la galerie Wilo & Grove et décroche une première exposition de ses œuvres au printemps dernier. Son approche sensible et sa signature organique composent un dialogue unique entre elle et le monde : « Chacun y voit ce qui le submerge, ce qui l’apaise, ce qui convoque des émotions, des souvenirs. Je sais ce que je mets dans mon œuvre, mais je laisse la liberté à ceux qui la reçoivent de la vivre et de se l’approprier. » Ainsi, face à ses créations, on en vient à traduire avec nos maux et nos joies ce qui se trame sous la matière. Rares sont les rencontres qui donnent à ce point envie d’écouter ses impulsions.
Justement, quelle suite donnera-t-elle à ses élans ? « Mon leitmotiv, c’est de ne rien regretter quand je serai vieille. Il y a cette pensée très féminine de se limiter dans les choix et les opportunités. J’entendais ma mère et ma grand-mère répéter : “Si j’avais fait, si j’avais pu… mais j’avais des enfants, etc.” Même si ce n’est pas le bon moment, même si c’est fou, quand une envie devient une lubie, c’est qu’il faut que j’essaie. Qu’est-ce que j’ai à perdre ? » Suivez Camille Longuépée ; son énergie est belle et contagieuse.
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