Artisanat : Christina Daher repeint les courbes de sa vie

Avant de reprendre les pinceaux, Christina Daher mène d’une main de maître la direction artistique de grandes maisons. Mais à l’aube de ses 40 ans, sa nature profonde renaît face aux éléments ; vient alors l’urgence de faire de la peinture son art majeur.

Par Amandine Grosse – Photographies : Jennifer Sath

Pour accéder à son atelier, il faut parcourir la célèbre rue Daguerre dans le 14e arrondissement de Paris, pousser une porte, traverser une cour et longer un jardin bâti comme une jungle. C’est à l’étage, dans un petit espace à l’abri de la cohue, que Christina a posé ses pinceaux. « Je vis à quelques minutes d’ici. Ce lieu, c’est une histoire de timing. Je cherchais un espace pour peindre et j’ai rencontré tout à fait par hasard un artiste qui souhaitait partager le sien… à deux pas de mon appartement. J’ai vu cette proposition comme un signe. » Les signes,Christina les écoute et les perçoit, à l’image de son attrait pour le minéral, chargé d’énergie et de puissance, que l’on retrouve dans ses matières signatures : l’encre et le sable, et dans ses représentations : la roche, les sols lunaires et les étendues fragmentées. Ces paysages énigmatiques oscillent entre abstraction et figuration.

Avant de renouer avec le “faire”, l’artiste mène la direction artistique de grandes maisons de luxe durant près de seize ans. Diplômée de la prestigieuse école Penninghen, elle délaisse la peinture qu’elle pratiquait plus jeune pour s’immerger pleinement dans son travail. « L’école m’avait rendue intransigeante envers ma pratique artistique, jusqu’à la délaisser, finalement. Au fil de mon métier, j’ai néanmoins beaucoup appris aux côtés de directeurs de création. Je travaillais au contact du beau avec des photographes, des réalisateurs, des set designers d’exception. » Jusqu’au moment où le désir de renouer avec la matière prend le dessus. « J’ai commencé par faire de la céramique, et puis ça m’a très vite rattrapée au moment du confinement.»

Christina quitte ses fonctions, et si l’art reste un point d’ancrage de l’enfance (son père dessinait, sa grand-tante enseignait aux Arts décoratifs), c’est vers l’architecture d’intérieur qu’elle se dirige dans un premier temps : « Je voulais côtoyer les artisans, me détacher de mon ordinateur plus souvent. » La jeune maman de deux enfants suit une formation à l’école Boulle au sein de laquelle elle renoue avec l’espace créatif, et se remet petit à petit… à peindre.

Le confinement et le retour à soi

Confinée en famille en Bretagne, loin du bruit assourdissant de la capitale, la nature reprend ses droits dehors, mais aussi dans l’esprit de Christina : « Il n’y avait personne, les plages étaient désertes, des dunes se formaient et face aux éléments déchaînés, le sable gagnait du terrain sur la ville en recouvrant les trottoirs. C’était une période ambiguë à la fois étrange, angoissante et ressourçante. Je me suis reconnectée à moi. Cette période m’a offert l’occasion de ralentir le rythme et d’être donc davantage consciente de notre rapport au vivant. » À 40 ans, la jeune femme ne veut pas se retourner en ayant des regrets : « Je veux tenter, recommencer et retrouver les moments de mon adolescence, dans la vallée de Chevreuse, au milieu de la nature, où je peignais en ayant cette sensation unique d’être dans une bulle, une sorte d’intériorité. » Christina replonge alors dans cet ennui si salvateur qui lui offrait le vide pour fertiliser son inspiration et se poser des questions. « Un vertige nécessaire… » À partir de cette prise de conscience, Christina peint, sans jugement : « Ce n’était pas du tout la même qu’aujourd’hui. J’avais une obsession pour les carrés, sans doute liée à mes origines allemandes ! Puis, au fil du temps, j’ai eu besoin de courbes et de douceur. Peut-être est-ce lié à ma troisième maternité… ou peut-être est- ce aussi connecté aux origines de mon mari libanais et à mon attrait pour la calligraphie arabe, que mon grand- père avait appris. » Ce changement de parcours trouve aussi écho dans son amour pour la nature et l’intérêt essentiel qu’elle porte à l’écologie.

Par la force des éléments

Dans la vallée de Chevreuse, où Christina grandit, les roches peuplent son enfance ; une nature minérale qu’elle retrouve et traduit aussi dans les bijoux en pierre qu’elle confectionne durant ses études. « J’étais subjuguée par ce que la nature est capable de créer. Il y a quelque chose de fascinant. Je me promène d’ailleurs toujours avec une pierre dans la poche ou un coquillage donné par mes enfants. Ces objets me rassurent. On croit ou non au pouvoir des pierres, mais il y a quelque chose qui me parle : je suis réceptive à leur énergie. » C’est ce lien à la nature brute et à ce qu’elle crée d’incroyable que l’on retrouve dans les tableaux de Christina ; des œuvres qui nécessitent du temps, de la préparation de ses couleurs à l’application de sa matière. Il faudra près d’une année de travail pour que l’artiste obtienne le rendu qu’elle souhaitait.

Dans une vie animée par trois jeunes enfants, Christina compose avec les contraintes de la vie quotidienne et se nourrit en même temps de cette inspiration du réel, ancré dans un tout : « J’explore à travers mes tableaux les moments de transition, d’agitation et de tranquillité d’un paysage, ainsi que leur impact sur le spectateur qui les admire. Selon moi, peindre la beauté des paysages aide le public à se connecter à la nature et à mieux la comprendre en ces temps de crise écologique. » En utilisant le sable, cet infiniment petit, pour représenter de manière abstraite la grandeur des roches, des dunes, des courbes dessinées par les éléments.

Elle convoque tous les mouvements du monde mais aussi la palette de nos émotions, à l’image de l’artiste Nicolas de Staël dont la série de tableaux Agrigente l’accompagne comme un totem : « C’est la force et la fragilité rassemblées. » Dans son travail, la couleur tient une place organique, elle se regarde et se ressent, touchant en plein cœur et de manière presque méditative le spectateur de ses œuvres. Quand on échange avec Christina, la douceur abrite une incroyable ténacité et un cap immuable : ne jamais se laisser dépasser par le désir ardent de faire de sa vie le tableau authentique de ses envies.

@christina.daher.studio

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