L’art culinaire parisien de Romance Berberat

Artiste culinaire installée à Paris, Romance Berberat tisse à travers ses créations un dialogue novateur entre design, cuisine et nature. Un propos très singulier dans lequel elle convie à la fois ses souvenirs d’enfance, son parcours dans la mode et une réflexion continue autour de la matière, du goût et des gestes. Romance nous invite dans son univers.

Par Marie Mersier Photographies : Jeanne Perrotte

Romance, raconte-nous d’où viens- tu ?

Je suis originaire du Jura suisse, une région située entre Bâle et Belfort. J’ai grandi dans la maison où vivent encore mes parents, une ancienne ferme qui appartenait à ma grand-mère. La porte reste toujours ouverte pour ceux qui souhaitent s’y arrêter boire un café ou manger un morceau : la cuisine y est remplie de boîtes de biscuits faits maison et de bocaux, prêts à être utilisés pour un risotto improvisé. Là-bas, presque tout se déroule dans la cuisine, et c’est auprès de ma mère que j’ai appris à cuisiner. Elle a un véritable talent pour donner du goût aux plats mijotés. Quand je rentre chez moi, je lui demande à chaque fois de préparer ses fameuses boulettes de viande. Elle y met beaucoup d’épices et des raisins secs ; un mélange sucré-salé dont je raffole.

De la Suisse à Paris et de la mode à la cuisine, quel est ton parcours ?

Après cette enfance passée à la campagne, j’ai poursuivi des études en design de mode à la HEAD, la Haute École d’art et de design de Genève. Grâce aux Swiss Design Awards, j’ai ensuite vécu un an à New York, avant de m’installer à Paris en 2012. Pendant sept ans, j’ai évolué comme styliste, en collaborant notamment avec Louis Vuitton ou Marc Jacobs. J’ai toujours été fascinée par la matière, par ce qui habille et enveloppe ; mais avec le temps, l’univers de la mode ne me correspondait plus. J’ai alors pris un virage complet en rejoignant Le Champ des Rêves, une épicerie de fruits et légumes du quartier Guy-Môquet, un projet que je partageais avec une amie suisse. Se sont ajoutées une cantine de quartier et Les Filles du Champ, des ateliers créatifs en lien avec les produits de la terre que nous animions dans les écoles. Toutes ces expériences ont nourri mon cheminement.

Et ce cheminement t’a finalement amenée à faire dialoguer design et cuisine ?

Oui. Il y a environ trois ans, j’ai commencé à partager des projets personnels de recettes et de photos. Ces propositions ont rapidement trouvé un écho, notamment auprès de l’agence such&such, qui me représente depuis quelques mois en tant qu’artiste culinaire. Cette nouvelle aventure s’articule autour de la création de buffets, de scénographies – souvent pour des événements liés à l’art ou à la mode, d’ailleurs – ainsi que du set design pour des shootings photo. Tout commence par un moodboard d’inspirations (une nature morte dans un musée, une exposition d’art moderne,une photo, un souvenir de voyage, une couleur…). Je traduis ensuite ces inspirations en propositions gustatives et visuelles. C’est dans cette synergie entre cuisine et image que je me sens le plus à ma place. Je ne me considère pas comme cheffe, mais plutôt comme designer culi- naire. Il s’agit de continuité : j’ai souhaité devenir styliste de vêtements, j’ai étudié le design, et aujourd’hui je transpose dans la nourriture la même précision, la même curiosité du geste et de la matière.

Comment cette approche de designer se traduit-elle ?

Mes études à la HEAD, axées sur le processus créatif et la manière dont une idée se construit, m’ont profondément marquée. Cette sensibilité au “process” et ce regard hérité du design me guident aujourd’hui, m’aidant à m’émanciper avec subtilité d’une approche purement comestible. Dernièrement, j’ai par exemple collaboré avec la marque de mode RIER, qui souhaitait proposer une création culinaire unique pour leur showrooom de présentation de collection. En échangeant avec l’équipe du studio, on a souhaité revisiter le Fruchtschnitte, un incontournable des randonnées alpines. Pour ce projet, ces barres de fruits secs ont été imaginées avec des herbes sauvages, des abricots secs, des amandes et du sel fumé. J’ai mené un travail minutieux sur la texture, la teinte et la densité, afin d’imaginer un véritable objet culinaire. C’est d’ailleurs ce que je fais le plus souvent : je crée des objets culinaires.

À quels goûts sont reliés ces “objets culinaires” ?

Disons que ce sont des goûts “racines” issus de mes origines suisses et de la sincérité de la campagne. Mes créations s’inscrivent donc dans une cuisine de mémoire et de culture. De cette base naît une cuisine qui semble simple, mais qui est en réalité très “réfléchie” en amont. Ces derniers temps, je crée beaucoup autour des Fêtes et des marchés de Noël : caramels sablés typiques de ma région ou Springerle, dont je partage la recette ici. Je m’inspire de goûts familiers que je réinterprète toujours pour les rendre les plus lisibles possible, et les sublimer avec justesse et épure. Ce minimalisme est présent tout au long de mon travail : la recherche de produits bruts, de goûts justes et de gestes simples. Une pomme avec un simple ruban, joliment noué, peut être plus éloquente qu’un dessert sophis- tiqué, car on peut ainsi la restituer dans un espace. Ce lien à la terre me touche beaucoup.

La terre et la nature sont en effet au cœur de tes créations. Peux-tu nous en parler ?

Jardiner en famille, cueillir en forêt : la nature a toujours fait partie de ma vie. Aujourd’hui, chaque retour en Suisse est l’occasion de cueillir fleurs, champignons et herbes de saison, comme des feuilles d’ortie ou de l’ail des ours. Je remplis ma valise, puis je sèche et transforme ces ingrédients chez moi à Paris, créant une sorte de bibliothèque végétale dans laquelle je pioche pour mes créations et scénographies.

As-tu des indispensables pour ta propre cuisine ?

Mes bocaux de champignons sauvages séchés, que je cueille en famille – cèpes, morilles, chanterelles – et que j’utilise partout : émiettés dans un bouillon, un risotto ou sur des pâtes. Le sel fumé, toujours à portée de main, change tout, même un simple toast. J’aime la cuisine relevée donc il y a aussi le piment séché, cultivé par mon père; c’est un peu mon poivre à moi. Et enfin, ma mandoline pour découper de très fines tranches de fruits (figues, poires ou kakis comme sur la table en photo), et les déshydrater ensuite dans une machine qui fonctionne en continu chez moi. Ah, et j’adore les chips, je crois que la moitié de mon corps est faite de chips ; c’est mon péché mignon, surtout celles au sel et vinaigre ! Ce n’est pas très chic, mais réconfortant, et ça me semble important de conserver ce goût des choses simples.

Quels sont tes prochains rêves ?

Chez moi, il y a des bocaux partout remplis de poudres d’herbes séchées, de champignons… Je rêve donc d’un atelier-cuisine où organiser tout ce “bazar” et continuer d’inventer librement.

@romanceberberat
Représentée par l’agence @suchsuchparis