Peux-tu nous raconter un peu ton parcours et ce qui t’a menée vers le textile ?
Je crois qu’en réalité, le textile a toujours fait partie de ma vie. Dès l’enfance, je passais du temps avec ma grand-mère, qui tricotait beaucoup. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à tisser, faire du point de croix… C’est avec et grâce à elle que mon lien avec le textile s’est créé. D’autre part, mon père, qui travaillait dans l’industrie du denim, me montrait les tissus, m’apprenait à les différencier, à les reconnaître… Mon intérêt pour le textile a donc rapidement continué à se développer. J’ai commencé par étudier le design de mode pour ensuite me tourner vers l’histoire de l’art, à Barcelone. À côté de l’université, il y avait un petit atelier textile : j’ai poussé la porte, et j’ai découvert le tissage. Ce fut une vraie révélation, et c’est quand j’ai commencé à travailler sur le métier à haute lisse (vertical) que j’ai réellement trouvé le moyen de m’exprimer artistiquement. Au départ, je créais sur mon temps libre, et c’est en 2020, en pleine pandémie, que j’ai commencé à travailler sur des projets plus grands et que j’ai décidé de m’acheter mon propre métier à tisser. C’est à partir de ce moment-là que j’ai décidé d’en faire plus qu’un hobby et d’y consacrer plus d’espace, et plus de temps.
Que ressens-tu lorsque tu tisses ?
Pour moi, c’est un espace de connexion avec moi-même. Le métier à tisser est un lieu où je me sens en sécurité, qui agit aussi comme un miroir : le tissage reflète souvent mon état émotionnel. C’est un espace de pause, d’écoute et de réflexion que je perçois comme un véritable refuge. Ce qui me rend heureuse, avant toute chose, c’est de tisser.
Parle-nous de ton processus créatif.
Je commence toujours par le dessin. Je réalise beaucoup de croquis et d’esquisses sur papier en me basant par exemple sur des photos que j’ai faites, ou des souvenirs de lieux que j’ai visités. Parfois, je m’inspire de fleurs que j’ai dessinées ou photographiées lors de promenades, de voyages que j’ai faits… Dans tous les cas, je commence toujours par une inspiration, que je matérialise d’abord par le dessin. Une fois qu’une esquisse me plaît, je la travaille à l’échelle souhaitée, je sélectionne les couleurs, je commence à réfléchir aux matériaux et à la technique que je vais utiliser. Je réfléchis beaucoup, mais tout reste ouvert : parfois, le tissage me réclame autre chose, le matériau choisi nécessite un changement de couleur… Le processus fonctionne comme un dialogue continu entre l’idée, le matériau et les mains.
La couleur joue un rôle important dans ton travail. Peux-tu nous en parler ?
La couleur est sans aucun doute mon étape favorite dans le processus de création. Je vois ça comme un jeu : choisir, confronter et combiner, c’est vraiment un moment dont je profite pleinement. Selon moi, la couleur est un réel vecteur d’émotions et de sensations, qui me permet de faire le lien entre l’œuvre tissée et ce que je cherche à transmettre à travers elle. J’aimerais beaucoup avoir plus de temps pour teindre moi-même ma laine, car c’est un moyen incroyable de travailler la couleur et la matière.
Quelles sont tes principales sources d’inspiration ?
La nature, sans hésitation, joue un rôle fondamental dans mon travail, en particulier la mer et les fleurs. Ces éléments m’accompagnent dans tout mon processus créatif. La nature m’aide à ressentir et à transmettre ce que je recherche au quotidien : les moments de calme, de sérénité, la quête d’une beauté simple et agréable. D’autre part, l’art en général m’inspire bien sûr beaucoup : Georgia O’Keeffe, Etel Adnan, Anni Albers…
En tant qu’artisane, quel est, selon toi, le plus grand défi du secteur aujourd’hui ?
Je pense que le plus gros défi actuellement pour le secteur de l’artisanat, c’est d’arriver à communiquer de la bonne manière pour que le travail de la main soit valorisé et compris, dans un monde où tout va trop vite. Je pense qu’un retour au manuel et à la matière est essentiel car nous vivons un moment très particulier où tout se consomme très rapidement – les changements sont fréquents et immédiats. Notre attention aux choses a évolué elle aussi : on se concentre moins, on s’ennuie vite. Selon moi, l’artisanat a un rôle à jouer dans ce retour nécessaire à l’humain, même si cela signifie aller à contre-courant du rythme actuel. Je pense donc que le défi est là : savoir communiquer activement pour inviter à se reconnecter à une façon de consommer et de vivre plus
humaine et plus douce.
Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?
Cela fait plusieurs mois que je travaille sur un projet qui verra le jour en septembre, en collaboration avec une architecte d’intérieur que j’admire beaucoup. L’objectif est de réaliser plusieurs canapés sur mesure entièrement en laine, c’est passionnant. Toute la laine provient d’Espagne, et je combine plusieurs techniques pour mener à bien ce projet : tapisserie, punch needle, broderie… Je n’avais encore jamais réalisé de pièce textile “utilitaire”, c’est-à-dire adaptée à des pièces de mobilier, et tout le processus de création est vraiment intéressant.
Selon toi, comment le secteur textile va-t-il évoluer dans les prochaines années ?
Je pense que cela fait quelques années déjà que les yeux sont de plus en plus tournés vers le textile. Il est très présent dans les musées, les salons et les grandes expositions internationales, comme en ce moment au musée Reina Sofía à Madrid, avec l’exposition d’Aurèlia Muñoz. Je pense également que le textile occupe une place importante dans la sphère de l’art contemporain, du design, de l’architecture… On s’intéresse de plus en plus aux matières, à l’artisanat textile en tant que tel, ses origines, ses techniques. J’ai bon espoir qu’il continue à gagner du terrain et à intégrer pleinement notre quotidien.
@inez_prat
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