Attablées au bar du restaurant, Carrie et moi reprenons notre discussion huit ans après notre première rencontre. Je quittais Carrie à la suite d’une interview sur son dernier livre ; je la retrouve à la tête de son propre établissement. Une émotion palpable règne dans ce lieu conçu par l’architecte Nilima Davroux. Ici, chaque détail fait écho à un pan de l’identité de la cheffe : l’adresse, à quelques pas de chez elle, dans un 2e arrondissement qui foisonne de lieux vivants, la peinture commandée à l’artiste Johanna Solal comme un cadeau à elle-même, le bar pour ne rien cloisonner, la carte des vins résolument vigneronne dessinée par son amie Jill Cousin, la vaisselle signée par la maison de céramique Jars dont elle collectionne les pièces depuis des années, et sa cuisine réconfortante et vivante, imprégnée de 20 ans d’une épopée culinaire et personnelle.
D’abord photographe et journaliste, Carrie explore le goût par l’image et les mots, avant de se laisser happer par son désir de passer de l’autre côté de l’objectif. « Je voulais être derrière la photo, dans la cuisine. » Une éditrice lui commande un premier livre, convaincue de la force de sa voix. D’autres suivront. Puis viennent les collaborations avec des chefs, les résidences, les dîners à quatre mains : un terrain d’essai, presque un laboratoire. « Je testais, j’expérimentais, je voyais comment je me sentais dans cet espace-là. » Ce premier restaurant, attendu comme une évidence, s’impose alors comme une suite parfaitement logique : « Ce n’est pas un aboutissement, c’est une continuité », se réjouit Carrie.
Elle, c’est le goût
Chez elle, la cheffe concrétise une idée longuement mûrie. « Quand on écrit des livres ou que l’on fait du conseil, on ne vit pas le contact direct avec celui ou celle qui déguste. Mon restaurant, c’est 100 % moi. J’échange chaque jour avec mes clients et ils ont aussi fait de ma salle un point de rendez-vous. C’est génial ! » Sa carte, elle la portait depuis des années dans son téléphone ; une wishlist d’envies notées au fil du temps et une cuisine à son image, intuitive et vivante. Majoritairement végétale sans être militante, elle mêle textures et couleurs en suivant les saisons sans les brusquer. À ceux qui seraient tentés d’affilier Carrie Solomon à une cuisine californienne, soyez avertis : c’est le Midwest des États-Unis, entre le grand lac du Michigan et la forêt qui l’a vue grandir, et sa très grande intuition qui font sa signature. Les protéines animales s’y glissent avec parcimonie : un peu de poulet fermier vendéen ou de ‘nduja, juste assez pour donner du relief ou souligner un parfum. Même une simple salade César devient, sous sa main, un jeu d’équilibres subtils entre le chou grillé et le kale rôti. Le week-end, le brunch de la cheffe attire les palais en quête d’expériences aussi surprenantes que réconfortantes. On se souvient longtemps de ses beignets de butternut, scamorza, pickles, aïoli, citron confit ou de son Turkish toast, œuf et feta au labneh maison avec beurre au chili koji, fermentée, menthe, aneth et pickles. Et comme la famille plurielle est au cœurde l’équilibre de la cheffe, elle a concocté une carte qui ravira les plus jeunes sans faire l’impasse sur le plaisir et l’intérêt gustatif (les frites de polenta rendent toutes les générations accro !). Les assiettes de Carrie sont riches d’alliances qui révèlent les produits : « J’aime cuisiner des aliments simples et les rendre plus nobles dans leur dégustation. »
Une Américaine sans frontières
Elle voue par ailleurs un intérêt sans limites à l’art de la fermentation, à l’image de son assiette de pickles et ferments de saison qui souligne les goûts francs des légumes ou de son kombucha maison qu’elle fermente par fût de 50 litres, agrémenté au fil des saisons. Et comme la curiosité forme le socle de ses élans, Carrie apprend, s’inspire, nourrit ses découvertes au contact de femmes comme la cuisinière et styliste Alice Roca, avec qui elle adore cuisiner à quatre mains, ou la cheffe engagée et boulangère Justine Lebas qui a partagé son levain avec elle : « C’est le même levain qui sert pour faire les croûtons focaccia de ma salade César ! » Cette alliance féminine se nourrit au quotidien aux côtés de son associée Dawnie Perry, qui dirige la salle. Il y a chez Carrie Solomon une cohérence organique qui lui offre ce qu’il faut d’agilité. Toujours en quête de justesse, la cheffe travaille main dans la main avec la Ferme de l’Envol, dans l’Essonne (une structure collective soutenue à ses débuts par Bertrand Grébaut et Greg Marchand), pour s’approvisionner en produits de saison. Sa carte évolue au fil des récoltes. Chez elle, rien n’est figé : « Je change souvent. Je goûte, je rectifie, je recommence. » Au même titre que ses plats, sa vaisselle, confectionnée par Jars, est choisie avec sens : « J’aime que la vaisselle serve les aliments. Les textures et les formes enveloppent le plat sans l’envahir. » Parce qu’ouvrir son propre restaurant investit les différentes strates d’une vie, Carrie a veillé à offrir à sa vie de famille le plus de quiétude possible ; en commençant par le choix de l’adresse : « Je cherchais dans ce quartier car je l’aime beaucoup et j’y vis avec mes deux filles adolescentes. Je trouvais qu’il manquait ce genre de lieux ; j’avais aussi envie de pouvoir me rendre à pied au restaurant et gérer ma vie de famille avec le plus de fluidité possible. Je suis seule avec elles ; c’était important qu’elles puissent vivre ce nouveau mode de vie et d’autonomie avec simplicité. J’ai perdu mon mari il y a deux ans. Son départ a sans nul doute quelque chose à voir avec l’ouverture de mon restaurant. J’ai perdu une connexion essentielle de ma vie. Je ne pourrai pas la remplacer, mais ce restaurant me permet de me nourrir de manière différente. Il me fait beaucoup de bien. » À nous aussi, Carrie.
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HOME FOOD
Numéro 8 (janvier, février et mars 2026) – Le goût du réconfort
7,90€

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