Comment est né ce nouvel ouvrage à quatre mains ?
J. S. : Malika m’a sollicitée et je ne pouvais qu’accepter, honorée qu’elle et les éditions Ulmer me confient ce nouveau livre en devenir.
M. N. : Quand les éditions Ulmer m’ont proposé d’écrire un nouvel ouvrage, j’ai tout de suite su que je voulais embarquer Jen dans l’aventure. C’était une suite naturelle. Son regard, son univers, notre complicité et la confiance que j’ai en son travail font partie intégrante du projet. Nous partageons une histoire commune, une sensibilité, et je savais que son œil saurait capter cette part vivante que je voulais transmettre dans le livre. Jen est bien plus qu’une photographe talentueuse : c’est ma cousine de cœur. Ce livre parle de transmission, de lien, des valeurs qui nous unissent profondément.
Je savais aussi qu’elle prendrait à cœur ce projet et qu’elle comprendrait où je voulais aller sans même avoir à lui expliquer. Elle comprend ma manière de cuisiner, mon rapport au vivant ; c’est aussi une excellente cuisinière. Son regard sur les recettes a nourri mon travail : il nous est arrivé d’en ajuster certaines, ensemble.Dans ses images, on retrouve toute cette complicité. C’est ce qui donne au livre son âme. On y sent autant la cuisine que le lien.
Comment en avez-vous réalisé les images ?
J. S. : Cela s’est fait au rythme des saisons, des légumes, du ventre de Malika, enceinte, qui s’arrondissait, du vivant. Une palette de couleurs sorties des placards, de la vaisselle, des tissus, pour composer chaque tableau gourmand. Malika arrivait en ébullition avec ses cagettes de bocaux, elle cuisinait, on goûtait, on dressait ensemble, elle griffonnait sur son carnet… Je figeais ses merveilles et nous dégustions tout autour d’une belle tablée.
M. N. : Nous avons travaillé avec authenticité, au fil des saisons, en laissant les choses se faire durant un an. Les prises de vues ont eu lieu chez Jen, avec sa vaisselle chinée. Parfois, au milieu d’une photo, elle s’interrompait, inspirée, et partait chercher une nappe, un plat ou un détail qu’elle avait en tête. C’était magique de la voir ainsi, comme jouer à la dînette, avec cette joie enfantine et ce sens inné de la beauté. De mon côté, je préparais mes fermentations et mes plats à la maison, souvent plusieurs jours à l’avance. Je descendais avec tout ce petit monde et mon ventre qui s’arrondissait ; un vrai ballet du vivant, à notre image. Et elle m’accueillait avec un bon café chaud et son délicieux banana bread.
En quoi vos racines cambodgiennes vous rapprochent-elles et influencent-elles votre façon de cuisiner ?
J. S. : Le ciment, ce sont nos pères. Être métissée, c’est aussi s’accrocher à ces racines qui viennent de loin. Nos pères ont grandi ensemble au Cambodge, ils étaient voisins et se sont retrouvés en France après avoir fui le régime de Pol Pot. Malika et moi avons grandi ensemble, comme de vraies cousines. Les réunions de famille étaient toujours gourmandes, comme un flash-back au pays, avec des épices, des herbes, des odeurs enivrantes, du bruit, de la joie. Manger, c’est la vie, la joie du dedans ; je crois que nos pères nous ont transmis cela et que ça nous rapproche. C’est une grande fierté d’avoir fait ce livre ensemble à la mémoire de mon oncle Noratt et de mon père, une ode à leur amitié.M. N. : Nos racines cambodgiennes sont un lien profond. Nos pères adoraient cuisiner et partager, et pouvaient parler de cuisine pendant des heures ! Pour eux, préparer les plats de leur pays d’origine était une manière de préserver un lien avec leurs racines et de nous transmettre une part d’eux-mêmes. Quand nous étions enfants, les réunions de famille se passaient toujours autour de la table : l’odeur des brochettes de bœuf à la citronnelle, les herbes fraîches, le riz fumant, la sauce nuoc-mâm… Ces moments ont façonné notre rapport au goût, à la convivialité et au partage. Perpétuer cette part cambodgienne de moi est très important ; c’est pour ça que j’ai glissé des recettes du pays dans le livre. Quand je l’ai eu entre les mains et que j’ai vu nos deux noms sur la couverture, j’ai ressenti une immense fierté. J’ai pensé à nos pères, à tout ce qu’ils nous avaient transmis, et à cette chaîne invisible qui continue de nous relier, par la cuisine et par le cœur.
Malika, peux-tu nous rappeler en quoi consiste la fermentation ?
M. N. : La fermentation est un processus vivant au cours duquel des micro-organismes – bactéries, levures ou champignons – transforment les aliments en libérant des enzymes qui décomposent les grosses molécules (protéines, amidons, sucres complexes) en éléments plus simples, facilitant ainsi la digestion et l’assimilation des nutriments. Chaque bocal est unique et nous rappelle que la nature travaille en silence, mais avec une énergie incroyable. C’est un peu comme un petit laboratoire de vie dans notre cuisine.
Pourquoi avoir conçu la structure du livre selon les différents repas de la journée ?
M. N. : Je voulais que le livre accompagne le lecteur au quotidien. La fermentation a sa place à chaque moment de la journée. C’était une façon de montrer qu’elle pouvait s’intégrer dans la cuisine de tous les jours, sans que ce soit compliqué. Nous consommons déjà des aliments fermentés sans en avoir conscience : le pain au levain, le yaourt, le fromage, la sauce soja… La fermentation fait partie de nos vies : il suffit de la regarder autrement, avec un peu plus de curiosité et de confiance.
Quelle philosophie implique la fermentation ?
M. N. : C’est l’école de la patience et du lâcher-prise. Elle apprend à laisser faire, à observer, à collaborer avec le vivant. C’est une philosophie du temps long. On apprend à ralentir et à observer la matière qui se métamorphose. J’aime cette autre relation à la nature. Fermenter m’a profondément transformée dans ma créativité. Le résultat n’est jamais totalement prévisible : il faut accepter cette part d’inattendu, composer avec. Ne pas exiger de la nature qu’elle nous offre exactement ce que l’on veut, mais accueillir ce qu’elle nous donne, trouver l’équilibre, revenir à ses sens. Goûter, sentir, réajuster… La fermentation m’a appris cette capacité à créer un dialogue avec le vivant, et non contre lui.
En quoi est-ce une ode au vivant ?
M. N. : C’est une métaphore du vivant dans toute sa beauté ; la vie en action : les micro-organismes transforment, cohabitent, créent ensemble. J’ai écrit ce deuxième opus enceinte et j’ai souvent fait des parallèles entre mon propre “bocal” et ceux que je remplissais. Ralentir, observer la transformation, faire confiance même quand rien n’est visible… J’habite à Paris et mes bocaux sont un peu mon jardin. Leurs couleurs, saveurs et textures évoluent au fil des jours ; un spectacle vivant et fascinant. Partout, le vivant s’exprime : dans le corps de la femme qui crée et nourrit la vie, dans la nature, dans le mycélium
qui tisse sa toile sur les graines pour devenir tempeh, dans les bulles qui s’éveillent dans un kéfir… Ces micro- organismes collaborent, s’équilibrent, se soutiennent pour créer quelque chose de plus grand qu’eux.
En quoi est-elle bénéfique pour la santé ?
M. N. : Pendant la fermentation, de petites bactéries amicales décomposent les protéines, amidons et sucres complexes en nutriments plus simples, que notre corps absorbe mieux. Ce processus enrichit aussi les aliments en vitamines, enzymes et antioxydants, tout en réduisant certaines substances indigestes. En plus, les aliments fermentés nourrissent notre microbiote, ce “deuxième cerveau” de notre intestin, et soutiennent notre digestion, notre immunité et notre équilibre général. Ils développent des saveurs uniques, acidulées ou umami, qui donnent du peps à tous nos plats. Fermenter, c’est transformer le quotidien en repas vivant, gourmand et bénéfique pour le corps. Manger fermenté, c’est enrichir son microbiote et ses papilles !
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