Vous avez grandi dans un environnement très artisanal. À quel moment avez-vous compris que cet univers ferait partie de votre vie ?
Tard, en réalité. Enfant, je n’ai rien conscientisé, fabriquer faisait partie du quotidien. Mon père a meublé l’ensemble de notre maison : la table, le buffet, nos lits qui grandissaient avec nous. Ce n’est qu’en en parlant avec des amis que j’ai réalisé que ce n’était pas si ordinaire. J’ai fait des études de communication avant de travailler dans la publicité à Paris. Et puis une alternance chez un architecte a tout changé. J’ai commencé à m’intéresser au design, à développer une vraie culture créative. C’est là que j’ai proposé à mon père de créer un projet ensemble autour du bois. C’était il y a dix ans.
Chez vos parents, fabriquer répondait à un besoin concret. Cette approche influence-t-elle votre manière de concevoir OROS ?
Profondément. Ce qui m’anime, c’est l’objet fonctionnel, celui qui vit avec nous, que l’on utilise chaque jour, qui se patine avec le temps. Ma mère, qui avait son atelier de céramique à la maison, ne créait pas dans une démarche artistique. Elle faisait des assiettes, des plats, et quand il manquait quelque chose, elle le fabriquait. C’est cette logique que j’ai gardée. Pour moi, un bon objet est un objet utile, qui dure et qui traverse les générations. Mais j’aime aussi qu’il ait une présence, quelque chose qui attire l’œil, une dimension presque sculpturale qui fait qu’il n’est jamais tout à fait ordinaire.
Le bois est le fil rouge d’OROS. Qu’est-ce qui vous captive dans ce matériau ?
Ses propriétés mécaniques qui offrent des possibilités incroyables. Le cintrage, par exemple : on place une pièce dans une étuve à vapeur, et on parvient à la courber. Face à un matériau aussi solide, on se demande comment c’est possible, il y a là quelque chose de presque magique. Ce qui me fascine aussi, c’est que chaque essence raconte un territoire : un chêne des Alpes n’aura pas la même texture qu’un chêne qui a poussé ailleurs. Et à chaque essence correspond une variété de techniques : tournage, sculpture, assemblage… Au fond, quand on réfléchit au bois dans son ensemble, il touche à bien plus que le design ou l’architecture. Il y a les fragrances, la gastronomie, la lutherie, la construction navale. C’est un matériau qui traverse les disciplines, les cultures, les époques. Je crois que c’est cette universalité qui le rend inépuisable.
OROS se structure autour de trois axes : édition, collection, sélection. Pourquoi créer cet écosystème plutôt qu’une simple marque ?
J’ai toujours eu du mal avec la notion de marque, c’est pour ça que je parle plutôt de label de création. Au début, OROS était un média, puis j’ai commencé à dessiner des pièces, puis à sourcer des objets uniques auprès d’artisans. À un moment, c’était tellement dense que j’ai eu besoin de restructurer, sans rien supprimer. Les trois axes se sont imposés naturellement parce qu’ils se complètent et se répondent. Les éditions, ce sont des pièces de mobilier en collaboration avec des designers, des projets au temps long, plus techniques, plus ambitieux, comme l’étagère paillée de Sacha Parent, où la paille tressée brin par brin vient soutenir 12 kilos de bois massif. Les collections, ce sont les objets du quotidien que je dessine, pour placer le bois au cœur de la maison de manière accessible. Et enfin, les sélections me permettent d’aller creuser un savoir- faire ou un territoire en profondeur, de valoriser le travail d’artisans avec qui j’échange. En automne dernier, nous avons mis à l’honneur la laque Urushi japonaise à travers une série de pièces uniques.
Votre dernière collection explore la torsade. Comment cette idée a-t-elle germé ?
Il y a dans la torsade quelque chose d’hypnotique, presque infini, mais aussi une véritable dimension tactile : on voit le poivrier et l’on a aussitôt envie de le prendre en main. Lorsque j’ai commencé à imaginer ces pièces, j’ai cherché une manufacture en France. On m’a alors répondu que toutes les machines avaient été vendues dans les pays de l’Est. J’ai finalement trouvé un atelier en Italie, spécialisé dans ce savoir- faire. Nous avons développé les gabarits ensemble, et toute la gamme est née : coquetiers, moulins, récipients, boîtes en hêtre ou en chêne, parfois teintés au brou de noix. Une collection capsule de brosses – à légumes, de table – et
pinceaux de cuisine viendra bientôt clore ce chapitre.
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Le végétal, d’abord. Ses formes, ses textures, la présence silencieuse des arbres. Les voyages, aussi : à Naoshima, l’expérience immersive imaginée par James Turrell, ou encore l’escalier de verre et de pierre conçu par Hiroshi Sugimoto. À Lanzarote, le dialogue que César Manrique a su instaurer avec la roche volcanique. Et puis il y a le quotidien : une chaise de brasserie en bois cintré dans un café, un portail ornementé aperçu au détour d’une rue… C’est important de garder l’œil ouvert et de continuer à s’émerveiller des détails.
Après dix ans d’OROS, votre regard sur le bois et l’artisanat a-t-il évolué ?
Au début, je découvrais un univers à part entière : j’apprenais tout, des essences aux techniques. Aujourd’hui encore, j’apprends chaque jour, et c’est sans doute ce que je trouve le plus magique. Ce qui a peut-être changé, c’est la manière dont je lis ce qui m’entoure. Je regarde un meuble ancien, un objet du quotidien, une chaise de bistrot, et je me demande aussitôt comment il a été fabriqué, assemblé, pensé. Dans ma communication, j’ai toujours tenu à expliquer comment les pièces sont faites, par qui, et où. L’industrie a souvent eu tendance à effacer le savoir- faire de l’artisan alors que pour moi, il était essentiel de le remettre au centre. Au fond, ce qui guide ces dix années, c’est peut-être cela : redonner de la valeur à la main et transmettre une compréhension plus juste de l’origine des objets.
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