Qu’est-ce qui relie la maison d’aujourd’hui à celle du XIXe siècle et qu’est-ce qui a changé ?
Ce qui défini la maison, c’est l’esprit de légèreté. Il existait autrefois tout un langage de l’éventail, un alphabet gestuel que les femmes maîtrisaient parfaitement : une façon de communiquer, de séduire, de refuser, de danser avec. Cet esprit joueur, cette façon de faire de l’accessoire un acte, on le revendique encore pleinement. Les archives extraordinaires dont on a hérité (dessins originaux, dentelles, catalogues du XIXe) en sont la mémoire, et une source d’inspiration quotidienne pour nos collections.
Ce qui a changé en revanche, c’est la place de l’éventail dans le vestiaire contemporain. Quand la maison a été relancée en 2010, l’éventail avait pratiquement disparu du quotidien européen, ce n’était plus un essentiel, limite un souvenir d’une autre lointaine époque. Mais depuis deux ans : retournement, un boom, des demandes qui viennent de partout et de profils radicalement différents. Il n’y a plus de portrait-type de l’acheteur d’éventail.
Comment fabrique-t-on un éventail Duvelleroy, et qu’est-ce qui relève encore du geste ancestral ?
Le cœur de la fabrication, c’est le plissage à froid, un geste entièrement manuel, réalisé dans un moule en carton, réinventé au XIXe siècle et qui a alors révolutionné les éventails textiles de mode. Ce geste-là est resté intact. Il n’existe pas de manière industrielle de plisser une feuille d’éventail. La machine ne peut pas reproduire ce que la main sait faire.
Un éventail, c’est deux entités distinctes : la feuille, en partie haute, plissée à la main dans un tissu souvent fin comme l’organza, et la monture, en partie basse, qui peut être en bois, des essences de bois, de la nacre, de la corne, de l’écaille… Des matières précieuses. Entre ces deux éléments, tout un savoir-faire d’assemblage, d’ennoblissement, de finition à la main.
Aujourd’hui, des apports nouveaux sont venus enrichir le processus comme des techniques de fabrication en 3D, des matières inédites, des collaborations qui repoussent les frontières… Mais le geste fondateur, lui, n’a pas bougé. C’est un patrimoine que l’on protège avec une certaine forme de conviction parce que ce savoir-faire existe en France depuis deux siècles, et que peu de gens le savent encore.
On peut voir dans votre boutique que certains éventails sont même exposés. Quelle forme prend celui-ci à ce moment ?
La boutique incarne deux visages de l’éventail. D’un côté, l’éventail-objet, pièce d’artisanat d’exception, conçue pour être posée dans une bibliothèque comme on poserait une sculpture. De l’autre, l’éventail du quotidien, celui que l’on glisse à sa ceinture ou dans son sac, que l’on emporte partout, dont on peut changer les cordons selon l’humeur ou la tenue. Téléphone, carte bleue, éventail : un nouveau triptyque de l’essentiel.
C’est cette dualité entre le précieux et le quotidien, entre l’objet de collection et le compagnon de vie qui anime la maison aujourd’hui.
Vous collaborez avec d’autres maisons et artisans, comment ces rencontres nourrissent-elles la collection ?
L’éventail est par nature un objet de dialogue entre les métiers d’art, il n’a jamais été l’œuvre d’une seule main. Une pièce peut convoquer des savoir-faire différents : la marqueterie de paille avec Lison de Caunes, la plume et la crinière avec l’atelier Le Crin, la broderie avec des ateliers qui travaillent pour les plus grandes maisons de couture. Pour une collaboration récente avec la designer Sophie Dries, on a travaillé avec l’atelier Lesage (brodeurs d’exception) pour deux éventails rendus visibles lors d’une exposition au Mobilier national. Ces rencontres donnent vraiment naissance à des pièces les plus inattendues.
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