Rencontre avec le maître chaisier américain, Félix Bouchet
Félix, peux-tu nous raconter comment tu es devenu artisan chaisier ?
J’ai grandi en Touraine, dans une maison entourée de forêts. Petit, j’ai passé beaucoup de temps dans les bois en compagnie de mon grand-père qui habitait juste à côté et entretenait sa petite forêt. Je crois que j’ai toujours eu un attrait pour le matériau. Après le lycée, je me suis dirigé vers les sciences pour finalement obtenir un diplôme d’ingénieur bois en 2016. Je me suis vite rendu compte que je n’étais pas trop fait pour travailler derrière un bureau, alors j’ai décidé d’aller me former à l’École d’ébénisterie d’art de Montréal, dont j’avais entendu parler pendant mon échange universitaire au Québec. J’ai adoré ça, c’était la première fois que j’aimais aller à l’école ! Pour notre projet de fin d’études, on devait tous tirer au sort un style de chaise. Je suis tombé sur la chaise Windsor. J’ai découvert un artisanat qui utilise le bois comme il est. Cela a fait écho avec mes études d’ingénieur et mon enfance dans les bois, si bien que j’ai décidé d’en apprendre davantage.
Tu es parti te former aux États-Unis auprès d’un maître chaisier. Qu’as- tu appris à ses côtés ?
J’ai passé 15 mois dans l’atelier du maître chaisier de seconde génération George Sawyer, au cœur des Montagnes Vertes du Vermont. C’était complètement différent de ce que j’avais vu à l’école puisqu’on travaillait uniquement à la main, sans machines. Au début, c’était dur ! J’ai fait beaucoup de barreaux et d’assises, j’ai appris à travailler le bois vert, et ma sensibilité pour le travail du bois avec des outils manuels a grandi. Inspiré par la démarche de George et ce qu’il m’a transmis, je cherche aujourd’hui à développer ma propre vision de ce travail. J’adore la simplicité apparente des chaises Windsor, derrière laquelle se cache un processus de fabrication complexe.
Peux-tu nous en dire plus sur ce processus de fabrication artisanale ?
La fabrication des chaises Windsor fait appel à une technique ancestrale, le travail du bois vert, ou en anglais green woodworking. C’est une méthode de travail du bois qui consiste à le travailler vert, c’est-à-dire fraîchement coupé et sans séchage. Cela permet de profiter au maximum des caractéristiques mécaniques et hygroscopiques du bois. Le bois n’est pas scié en planches mais fendu le long de la fibre afin d’obtenir des pièces parfaitement de fil. De cette manière, on obtient des pièces plus fines, plus souples et plus solides, de nature à permettre la fabrication de meubles à la fois légers, résistants et confortables, avec des lignes épurées. Je travaille essentiellement à la main. L’outil emblématique que j’utilise le plus, c’est la plane, un couteau avec deux manches appelé drawknife en anglais (un nom tout de suite plus parlant !). C’est un outil polyvalent, à la fois pour le dégrossissage et la finition.
Quelles sont les caractéristiques de la chaise Windsor ?
La chaise Windsor est une chaise de ferme à barreaux. Elle vient du Nord-Est des États-Unis où elle s’est développée aux XVIIIe et XIXe siècles, d’après des inspirations anglaises. Elle se distingue par son assise en bois sculpté, son piètement tourné et ses barreaux fendus et travaillés à la plane. C’est une chaise très confortable et enveloppante. Elle a parfois mauvaise réputation parce qu’elle a été reprise par l’industrie, avec des modèles qui perdent en confort, en légèreté et en solidité ; tout le contraire de ce que l’on recherche avec l’artisanat. L’aspect utilitaire est important pour moi. Cela ne m’intéresserait pas de faire une chaise belle mais inconfortable.
Quelles essences de bois utilises-tu pour fabriquer tes assises ?
La particularité de la chaise Windsor, c’est qu’elle nécessite toujours plusieurs essences de bois, ce qui explique pourquoi elle était souvent peinte. Chaque bois est utilisé pour ses spécificités : les artisans d’autrefois travaillaient intelligemment ! L’assise requiert un bois léger, difficile à fendre et facile à sculpter. Les barreaux sont fabriqués dans un bois au fil long et très droit, facile à cintrer, comme le chêne ou le frêne. Et pour le piètement, on a davantage de liberté. Cette association d’essences différentes me permet de créer des chaises uniques.
Quel est ton processus créatif ?
Ma démarche s’inscrit autant dans le processus que dans l’ouvrage final. Je considère mon travail comme une pratique, où le temps et la répétition des gestes occupent une place essentielle. C’est la trace du geste qui donne à l’objet fonctionnel, comme la chaise, son caractère unique. Cette trace évolue et devient une signature. Je m’intéresse particulièrement à ce lien entre l’outil, la main et l’œil, et à la spontanéité du geste manuel. Les courbes et les formes ne se dessinent pas sur papier ou ordinateur mais à l’atelier, sous l’outil au contact de la matière. Je travaille beaucoup à tâtons, je m’assois sur mes prototypes, je réfléchis… La forme n’est pas une finalité mais un moyen de partager l’instant. Capturé, il confère à l’ouvrage une âme, qui enveloppe et sublime l’âme de la forêt. La vie de l’arbre et le travail de l’artisan se matérialisent et habitent chaleureusement un espace. C’est dans ce sens que je fais chaque jour mon travail.
Depuis 2020, tu es revenu vivre en Touraine où tu as grandi, et tu as installé ton atelier dans la grange familiale. Qu’est-ce que cet endroit t’apporte ?
Après plusieurs années à l’étranger, j’avais besoin de rentrer et de travailler pour moi. Je vis à Tours avec ma compagne américaine et nos filles, mais je n’aurais pas imaginé mon atelier en ville. Je me suis aménagé un atelier lumineux et confortable dans la grange attenante à la maison de mes parents. Cette connexion avec la nature compte beaucoup pour moi !
En parallèle de la fabrication, tu proposes aussi des formations pour apprendre les techniques traditionnelles de fabrication des chaises Windsor. Que transmets-tu lors de ces stages ?
Pendant une semaine, les inscrits construisent eux-mêmes l’assise qu’ils ont choisie parmi les six modèles en formation proposés (chaise à barreaux, fauteuil à bascule, tabouret de bar…). Jour après jour, je leur transmets ma passion et mon savoir-faire. Les stagiaires repartent avec un ouvrage fabriqué à la force de leurs bras, le corps fatigué d’avoir façonné, sculpté, tourné, et la tête remplie de mille astuces et découvertes. Cette formation est souvent pour eux l’occasion de retrouver le bonheur de faire à la main !
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