Vos précédents livres mettaient à l’honneur une cuisine française locale et de saison, reflet de votre mode de vie dans le Médoc. Depuis quand menez-vous cette vie italienne et dans quelle région ?
J’ai eu la chance de recevoir de mes éditeurs un magnifique projet juste avant la pandémie : écrire un nouveau livre sur l’Italie. C’était comme un signe. Le moment était juste. Les enfants grandissaient, nous cherchions des écoles plus adaptées, mais aussi un cadre de vie plus en accord avec ce que nous ressentions profondément. Nous avions besoin d’un nouvel élan,
d’une vie différente, plus ouverte, plus stimulante pour toute la famille. Le Médoc a été un chapitre d’une immense douceur, presque un cocon. Un endroit merveilleux pour élever nos enfants, les voir grandir entourés de nature et de lenteur. Mais un jour, on sent que le cocon s’ouvre. On a envie de mouvement, d’un autre horizon. Quand on grandit entre plusieurs cultures, langues, et paysages, on apprend très tôt que le monde ne se résume pas à un seul point de vue. On comprend que l’on peut appartenir à plusieurs endroits à la fois, que l’identité n’est pas figée.
Cela donne une certaine liberté intérieure. Partir n’est pas forcément une rupture, c’est parfois une continuité. Nous nous sommes installés à Turin, dans le Piémont. Une ville tellement élégante, vibrante et culturelle, mais entourée de collines et de montagnes. Nous y avons trouvé un équilibre précieux entre vie citadine et proximité avec la nature. L’Italie a toujours été notre pays de cœur. Celui des étés, des tablées infinies, des paysages qui bouleversent. Chaque année nous y revenions, et nous y attachions davantage. Aujourd’hui, vivre ici avec Oddur et nos enfants, c’est comme prolonger ce rêve d’enfance.
Avec cet ouvrage vous souhaitiez, je cite : « explorer la diversité de la cuisine italienne, parcourir le pays, rencontrer des habitants et découvrir leur savoir-faire. » D’où vous est venue cette envie de découvrir le terroir italien, sachant que vous avez grandi à Hong Kong et que votre mari est Islandais ?
L’Italie nous a toujours fascinés. Malgré mes origines et mon parcours, j’ai toujours ressenti une attirance très simple et très profonde pour ce pays. Le mari de ma tante était originaire du Piémont, et la meilleure amie de ma mère venait de Sorrento. Mon enfance a été bercée par de nombreux séjours là-bas ; ces vacances ont nourri mon imaginaire, mes souvenirs gustatifs et mon amour de la table italienne. Et puis, sans doute, il y a quelque chose en Italie qui fait écho à mes racines chinoises. L’importance de la famille, la place centrale de la table, le respect des anciens, cette manière de transmettre par la cuisine… Tout cela m’a toujours semblé profondément familier. J’y retrouve des valeurs essentielles : la chaleur, la générosité, le sens du lien. Au fond, ce livre est né d’un attachement ancien et sincère. Explorer le terroir italien, c’était une façon de remercier ce pays qui m’a tant donné depuis l’enfance, et de relier chaque parties de mon histoire autour d’une même table.
Étant donné la richesse et la diversité régionale de la cuisine italienne, comment avez-vous choisi les régions et recettes mises à l’honneur dans ce livre ?
Plutôt que de suivre un itinéraire strict, je me suis laissée guider par les saisons, les rencontres et les émotions. Certaines recettes sont nées d’un marché, d’une invitation chez un producteur ou d’un déjeuner improvisé chez des amis italiens. J’ai voulu refléter un parcours personnel et sensoriel : chaque plat raconte une histoire humaine.
La cuisine italienne est souvent perçue comme simple. En quoi réside, selon vous, sa véritable complexité ?
La simplicité apparente est trompeuse. L’Italie excelle dans l’art de l’équilibre et du détail : un ingrédient de qualité, une cuisson juste, une herbe choisie au bon moment… La complexité est dans la précision, dans l’attention portée au produit, et dans la manière dont chaque élément raconte une saison, un terroir, une culture. C’est une simplicité sophistiquée. Le produit est phare.
Quels produits ou savoir-faire italiens vous ont le plus marquée – voire surprise – depuis votre arrivée dans ce pays riche de saveurs ?
Je suis fascinée par la diversité des fromages et la manière dont chaque vallée ou colline façonne leur goût. Les tomates anciennes du Sud, le basilic de Procida qui semble absorber le soleil et la mer, le pain de montagne, les charcuteries régionales… Mais ce qui m’a le plus surprise, c’est la patience et la transmission : des familles entières consacrent leur vie à un savoir-faire millénaire, et chaque saison devient une fête de produits.
En quoi la saisonnalité italienne diffère-t-elle de celle que vous avez connue ailleurs ?
En Italie, la saisonnalité est plus diverse : vous pouvez trouver des légumes d’hiver dans le Sud alors que le Nord vit encore sous la neige, les marchés changent chaque semaine, et chaque région a son calendrier propre. Cela m’a appris à cuisiner à l’instinct et à célébrer chaque produit à son apogée.
Cette immersion italienne vous a-t-elle transformée, en tant que cuisinière et si oui de quelle manière ?
Oui, profondément. J’ai appris à être plus intuitive, à observer, à écouter les produits et les saisons plutôt qu’à suivre des recettes à la lettre. Cuisiner en Italie, c’est presque un acte de méditation : on s’imprègne de l’endroit, de la lumière, des odeurs, et on laisse la cuisine raconter son histoire.
Selon vous “la table sert de lien”, pouvez-vous nous expliquer cela ?
La table est un lieu de rencontre et de partage. En Italie, elle est sacrée : elle rassemble amis et famille, elle célèbre les saisons et les émotions. Cuisiner pour quelqu’un, lui offrir un repas, c’est lui transmettre un peu de soi, et recevoir un plat en retour, c’est accueillir l’autre dans sa vie. C’est un langage universel.
Le sous-titre du livre évoque d’ailleurs le partage et les émotions : quelle place occupent la famille et la convivialité dans ce nouvel ouvrage ?
Ma famille est au cœur de tout ce que je fais. Les repas que je raconte sont vécus avec mes enfants, Oddur, des amis italiens rencontrés sur la route. Chaque plat a été goûté, partagé, parfois refait plusieurs fois avec les enfants. La convivialité est indissociable de la cuisine italienne : elle transforme chaque moment de table en souvenir, chaque recette en émotion.
Avez-vous le souvenir d’un repas italien qui vous aurait profondément marqué ou procuré une émotion particulière ?
Les repas qui m’ont le plus émue, ceux qui me reviennent toujours en mémoire comme une douce lumière, sont ceux passés au Ristorante Europeo Mattozzi à Naples. C’est un lieu absolument unique. Le genre d’endroit que l’on ne trouve qu’en Italie. Dès que l’on franchit la porte, on sent que l’on entre dans une maison plus que dans un restaurant. Et puis il y a Alfonso Mattozzi. Alfonso est l’hôte le plus élégant, le plus généreux que je connaisse. Il vous accueille comme un vieil ami, avec cette chaleur napolitaine, cette attention sincère qui transforme un simple déjeuner en souvenir inoubliable. On ne commande pas vraiment. On s’abandonne. Ce sont les plus beaux produits de la saison qui arrivent à table, choisis avec amour, préparés avec respect. C’est la famille et l’amitié. À cette table, il y a quelque chose de profondément vrai. Une joie pure, sans artifice. On rit, on partage, on goûte. On vit et c’est la plus grande émotion que peut offrir un repas.
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