Comment as-tu eu l’idée de ce livre ? Est-il né d’un déclic personnel ou plutôt d’un constat de lacunes éditoriales en la matière ?
D’abord d’un déclic personnel : lors d’une soirée rencontre et dédidace de mon précédent livre, Le Manuel gourmand de la ménopause (éditions du Seuil, 2023), dont nous avions rédigé les recettes selon l’usage pour quatre personnes avec ma co-autrice Jennifer Hart-Smith, nous avons été interpellées très gentiment par une femme dans l’assistance qui nous a dit qu’elle ne savait pas comment adapter certaines recettes alors qu’elle vivait seule, et que ses enfants étaient partis de la maison. Il m’est apparu alors comme une évidence qu’il y avait là un sujet important ; que cette norme éditoriale des quatre personnes était à l’image de notre conception de ce qu’est le foyer, que la personne seule – parfois ou l’essentiel du temps – n’est pas prise en considération par notre société. À titre personnel, j’ai longtemps eu la flemme de cuisiner pour moi seule ; ça a beaucoup changé depuis que j’ai commencé à travailler sur ce livre. Car si je suis seule et que je ne cuisine pas pour moi, ne serait-ce que de façon rapide en assemblant des choses simples et bonnes, qui s’en chargera pour moi ? Il est possible de ne pas cuisiner, mais à quel prix ? Cela coûte cher et n’est pas très satisfaisant en termes nutritionnels ou d’empreinte carbone.
Quelle est sa vocation et à qui s’adresse-t-il ?
Il s’adresse à celles et ceux qui sont seuls parfois ou souvent, parce qu’ils ou elles vivent seuls, parce qu’ils ou elles sont en télétravail, étudiants… Je pense à ma mère qui a 82 ans et qui n’aime pas beaucoup aller chez les commerçants pour elle seule ; je voudrais à la fois banaliser et rendre joyeux le fait de faire ses courses juste pour soi.
Force est de constater que la cuisine pour 1 est un peu la grande oubliée des livres de recettes. Pourquoi,selon toi, est-elle encore marginalisée ?
Je pense que c’est à l’image de la société. La personne seule est un sujet que l’on ne veut pas voir, que l’on ne considère pas, qui plus est quand elle est une femme : elle est supposée faire à manger a minima pour son conjoint.Et puis il y a cette doxa : « la cuisine, c’est du partage », propagée par les chefs depuis tant d’années. Il y a presque une suspicion d’égoïsme ou de perte de temps quand on assume de cuisiner pour soi et non de partager avec autrui, alors que j’y vois, moi, un enjeu de santé et de santé mentale !
Le sous-titre du livre est « cuisiner pour soi » : au-delà du fait de prendre soin de soi, vois-tu le fait de cuisiner pour soi comme un acte militant et assumé ?
Cuisiner pour soi, c’est affirmer que « soi, c’est suffisant » ; en effet, ça porte un enjeu moral, politique, de refuser le diktat productiviste qui voudrait que cuisiner doit être utile à un nombre de personnes admis par la société. C’est aussi, en creux, refuser les pièges de l’agroalimentaire, une industrie qui, elle, a bien compris les enjeux des plats tout prêts pour une seule personne.
Comment faire pour que la cuisine solo devienne un moment de plaisir plutôt qu’une contrainte ?
En y allant doucement. Quand on n’aime pas cuisiner pour soi, qu’on a la flemme, qu’on ne sait pas comment s’y prendre, je recommande de commencer par des bricolages, des assemblages de choses qu’on aime, pas par une blanquette pour 1 ! Des choses simples à l’image de celles proposées dans le chapitre Debout dans la cuisine : une tartine améliorée avec un assaisonnement malin, un fromage de chèvre frais accommodé d’apprêts soignés, pleins de goût ; ou dans le chapitre Remontants : une pomme de terre et du halloumi râpés cuits comme une galette au four… des petits pas qui donnent envie. La cuisine pour 1, c’est comme tout : plus on la pratique, plus on y prend goût. Aussi, cuisiner pour soi, quand on n’a à penser qu’à son goût à soi, c’est l’occasion de manger ce qu’on veut, quand on veut : c’est une grande liberté.
As-tu une recette favorite que tu aimes particulièrement préparer ?
J’aime beaucoup faire les pici verts : il faut juste mixer dans un petit robot basique de la roquette ou un mélange de roquette et de pousses d’épinards, avec de la farine et un peu de sel. On obtient alors une boule de pâte que l’on détaille après en gros spaghetti irréguliers que l’on cuit à l’eau bouillante. Un filet d’huile d’olive, beaucoup de poivre, un peu de citron et de parmesan, et hop, c’est bon ! Très satisfaisant ! Je me fais souvent aussi le mouhalabieh, le flan libanais à la fleur d’oranger ; je suis assez favorable au retour de la verrine, mais juste pour les desserts !
Ta manière de cuisiner pour toi- même diffère-t-elle de celle dont tu cuisines quand tu reçois des proches, et si oui, en quoi ?
Seule, j’ai tendance à retravailler des restes ; ça me passionne, la cuisine des restes. Je peux imaginer beaucoup d’omelettes ouvertes avec des restes (voir la frittata dans le livre), ou beaucoup de riz frit avec des choses qui traînent dans le frigo. Donc oui, c’est différent de ce que je fais si je reçois, mais ça peut être ce que je sers en petit comité. Je fais aussi beaucoup de salades complètes : du cru, du cuit, un poisson fumé, un reste de volaille. Même seule, j’achète très souvent une petite volaille que je cuis pour en faire un bouillon et manger la volaille ensuite sous diverses formes – sandwich, salade, chicken soup ou congee (soupe de riz originaire d’Asie, ndlr) – sur plusieurs jours.
Pour finir, as-tu un guilty pleasure culinaire que tu dégaines quand tu as vraiment la flemme de te mettre aux fourneaux ?
Pain au levain légèrement toasté, fromage de chèvre frais ou mozzarella, anchois à l’huile par-dessus, câpres. Pas très guilty… rien en cuisine ne suscite de culpabilité chez moi !
_____
HOME FOOD
Numéro 9 (mars, avril et mai 2026) – Le printemps s’invite à table
8,90€

Disponible dans tous les kiosques en France et sur monmag.fr
